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Le combat n’en est qu’au début entre Donald Trump et la justice américaine. Vendredi 3 février, le décret anti-immigration du nouveau président américain a été bloqué par un juge fédéral de Seattle. Ce texte vise précisément sept pays à majorité musulmane. Mais, rapidement, la Maison-Blanche a promis de répliquer. L’injonction temporaire du juge James Robart est valable sur l’ensemble du territoire américain, le temps qu’une plainte déposée lundi par le ministre de la Justice de l’État de Washington, Bob Ferguson, soit examinée.

La diplomatie américaine a annoncé samedi être revenue sur la révocation de quelque 60 000 visas pour les États-Unis. « Nous avons renversé la révocation provisoire des visas entraînée par le décret présidentiel 13769. Les personnes munies de visas qui n’ont pas été physiquement annulés peuvent désormais voyager si le visa est valide », a expliqué une porte-parole du Département d’État dans un communiqué.

Une décision « ridicule »

Ce samedi, Donald Trump a jugé cette décision « ridicule », assurant que celle-ci expose l’Amérique à de « gros problèmes » et qu’elle sera « cassée ». « L’opinion de ce soi-disant juge, qui en gros prive notre pays de sa police, est ridicule et sera cassée ! », a prévenu le nouveau président américain dans une salve de tweets matinaux, au lendemain de la décision d’un juge de Seattle de bloquer le décret sur l’ensemble du territoire.

La réponse de la Maison-Blanche ne s’est pas fait attendre. « Le ministre de la Justice entend déposer une injonction d’urgence pour » faire appliquer le décret et annuler la décision du juge Robart, selon un communiqué. La Maison-Blanche avait qualifié dans un premier temps cette décision de justice de « scandaleuse », avant de renvoyer une nouvelle version de son communiqué quelques minutes plus tard, en supprimant ce terme.

« La Constitution a vaincu »

Les juges fédéraux de plusieurs autres États ont également statué contre l’interdiction depuis qu’elle a été décrétée vendredi dernier, notamment en Californie et dans l’État de New York, mais la décision du juge Robart est celle dont la portée est la plus vaste. « La Constitution a vaincu aujourd’hui », a déclaré Bob Ferguson, un démocrate, après l’annonce de la décision. « Personne n’est au-dessus de la loi, pas même le président », a-t-il ajouté, faisant remarquer que le juge Robart avait été nommé par l’ex-président républicain George W. Bush.

Bob Ferguson avait porté plainte lundi pour invalider des points clés du décret présidentiel, qui ferme les frontières des États-Unis aux réfugiés pendant quatre mois et aux ressortissants de sept pays à majorité musulmane (Iran, Irak, Libye, Somalie, Soudan, Syrie et Yémen) pendant trois mois. Les Syriens font l’objet d’une interdiction indéfinie.

Vers la Cour suprême ?

Dans sa plainte, Bob Ferguson affirmait que l’interdiction décrétée par le président allait à l’encontre des droits constitutionnels des immigrés et de leurs familles car elle visait particulièrement les musulmans. Le gouverneur de l’État de Washington Jay Inslee a lui aussi évoqué une « victoire éclatante » mais averti que la bataille pour son retrait n’était pas terminée. Un avis partagé par Bob Ferguson qui a dit sur la chaîne CNN qu’il ne serait « pas surpris » si ce bras de fer se termine « à la Cour suprême ».

Dans l’immédiat, les conséquences sur les voyageurs des pays visés restaient incertaines. « Nous ferons part de tout changement affectant les voyageurs vers les États-Unis dès que l’information sera disponible », a fait savoir une source proche du département d’État. Le décret s’est traduit le week-end dernier par l’interpellation dans les aéroports de quelque 109 personnes résidant légalement aux États-Unis, selon la Maison-Blanche, tandis que des centaines d’autres étaient empêchées d’embarquer à destination des États-Unis.

Les passagers embarqués à nouveau

La compagnie Qatar Airways, qui dessert au moins 15 villes américaines dont New York, Atlanta et Chicago et qui s’était dans un premier temps conformée à l’interdiction, a annoncé samedi qu’elle transporterait vers les États-Unis les ressortissants des sept pays interdits d’entrée aux États-Unis ces derniers jours. En Égypte, un responsable à l’aéroport du Caire a indiqué que les compagnies aériennes avaient reçu un avis de l’aéroport JFK à New York sur l’arrêt de l’application du décret du président américain.

L’avis concerne tous les passagers en possession d’un visa d’immigration ou de tourisme, qu’ils prennent un vol direct vers les États-Unis ou transitent par un autre aéroport, a ajouté ce responsable à l’aéroport du Caire sous le couvert de l’anonymat. Sur son site, Qatar Airways indique qu’elle va se conformer aux nouvelles directives, du moment que les passagers possèdent un visa en règle. « Les ressortissants des sept pays, ainsi que tous les réfugiés en possession d’un visa en règle ou d’une résidence permanente (green card) seront autorisés à se rendre aux États-Unis », ajoute la compagnie.

À Téhéran, une agence de voyage a conseillé aux Iraniens qui souhaitaient se rendre aux États-Unis de le faire le plus vite possible. « À tous ceux qui ont un visa, d’immigration ou autre, […] prenez un avion pour n’importe quelle ville [des États-Unis] ce soir », a affirmé le conseiller de cette agence sous le couvert de l’anonymat. La décision du juge fédéral peut « être rejetée en appel », a-t-il prévenu, conseillant aux Iraniens de ne signer aucun document s’ils étaient empêchés d’entrer sur le sol américain à leur arrivée à l’aéroport.

60 000 visas révoqués

Depuis son entrée en vigueur, les États-Unis ont révoqué 60 000 visas attribués à des ressortissants des sept pays visés. Mais un avocat du ministère de la Justice a déclaré devant un tribunal en Virginie que quelque 100 000 visas avaient été révoqués. « Pour remettre ce chiffre en perspective, nous avons délivré plus de 11 millions de visas (…), pour l’année fiscale 2015 », a déclaré Will Cocks, porte-parole du bureau des Affaires consulaires.

Aux États-Unis, le décret a été qualifié de « propagande d’une portée inimaginable » pour les djihadistes par cinq sénateurs démocrates dans un courrier adressé au secrétaire américain à la Défense. Deux sénateurs républicains, John McCain et Lindsey Graham, avaient déjà estimé qu’il équivalait à « se tirer une balle dans le pied de la lutte contre le terrorisme ».

Critiques internationales

« Trump à la poubelle ! », « Combattez l’ignorance, pas les immigrés ! » : plusieurs milliers de personnes ont manifesté samedi à Londres, Berlin et Paris contre le décret anti-immigration du président américain Donald Trump. Dans la capitale britannique, quelque 10 000 manifestants, selon The Guardian, se sont rassemblés en fin de matinée devant l’ambassade des États-Unis à l’appel de plusieurs organisations antiracistes, pacifistes ou opposées aux mesures d’austérité, dont « Stand Up to Racism », « Stop the War Coalition » et « The People’s Assembly Against Austerity ». « Tous ceux qui sont contre le racisme et qui soutiennent les droits de l’homme doivent se dresser » contre le décret du président américain, était-il écrit sur la page Facebook de l’événement.

À Berlin, environ 1 200 personnes, selon la police, se sont réunies dans l’après-midi devant la porte de Brandebourg pour protester contre le décret anti-immigration. Arborant des affiches sur lesquelles on pouvait notamment lire « Combattez l’ignorance, pas les immigrés ! », les manifestants se sont rendus jusque devant l’ambassade des États-Unis située à proximité. Certains brandissaient le dernier numéro du magazine Der Spiegel, avec en une Donald Trump dessiné en train de porter la tête de la statue de la Liberté égorgée. À Paris, un millier de personnes, dont de nombreux étrangers installés dans la capitale française, ont elles aussi manifesté contre le décret anti-immigration du président américain.

Le décret suscite l’indignation à travers le monde depuis une semaine, provoquant des manifestations. La Première ministre britannique Theresa May l’a qualifié d' »erreur (qui) sème la discorde ». La France et l’Allemagne l’ont critiqué et le secrétaire général de l’ONU a demandé son retrait. Le célèbre musée d’art moderne (MoMA) de New York a décidé d’exposer des œuvres d’artistes originaires de plusieurs pays ciblés par le décret anti-immigrés de Donald Trump, dans un acte de protestation contre ce texte. Plusieurs centaines de personnes ont manifesté vendredi soir, pour la deuxième journée consécutive, à New York, où un important rassemblement anti-Trump à l’appel de la communauté gay est prévu samedi.