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Suisse : « Jean-Michel et son équipe » (Cravanzola)

Dix-sept ans sous influence

MIGROS-MAGAZINE , 21 juin 2005

[Texte intégral]

«J’étais sur des rails, j’avais trouvé ma voie et nul ne pouvait m’en écarter.»

La secte de Jean-Michel Cravanzola s’est dissoute il y a treize ans de cela. Evodie a alors retrouvé la liberté ainsi que son vrai prénom: Isabelle. Pour elle et ses deux filles, c’était la fin d’un cauchemar et le début d’un long calvaire…

Isabelle, 48 ans, s’assied en face de moi. Regard et sourire francs. Vêtements de bonne coupe. Rien ne distingue cette Genevoise d’adoption des autres personnes assises dans ce restaurant. Rien sauf une expérience amère et cuisante longtemps tue: «J’ai vécu dix-sept ans dans le mouvement connu en Suisse romande sous le nom de Jean-Michel et son équipe!»

Treize années ont passé depuis qu’elle est sortie de cette secte. Des stigmates, pourtant, demeurent. Pour preuve, ce courriel reçu peu avant notre rendez-vous: «Après réflexions, je ne désire pas apparaître en photo dans le journal. Je souhaite protéger mes filles. Il y a encore des difficultés bien douloureuses à assumer ce passé qu’elles n’avaient pas choisi…» Le piège sectaire s’est refermé sur Isabelle alors qu’elle était mineure. «Je recherchais un idéal. J’avais envie de m’améliorer et d’améliorer la société.» Un jeune homme, qui fait du porte-à- porte, frappe à la sienne. Il lui parle de la communauté de Jean-Michel Cravanzola, de l’engagement de celle-ci.

Elle est séduite. «Il vivait ce qu’il disait et c’est ça qui m’a attrapée.» Issue d’une famille athée, l’adolescente découvre un milieu baignant dans la foi, des «frères» et «soeurs» qui l’accueillent à bras ouverts. «On croit qu’il y a beaucoup d’amour. Ce n’est qu’après qu’on se rend compte que c’était intéressé, pas sincère.» Le charme charismatique du gourou opère. Il a une réponse à toutes ses questions, une solution à tous ses problèmes. Elle passe week-ends et vacances dans la communauté avant de la rejoindre définitivement. A 18 ans. Ses proches la mettent en garde, tentent de l’arracher à l’emprise de la secte. «C’était fini! Je n’arrivais déjà plus à les entendre. J’étais sur des rails, j’avais trouvé ma voie et nul ne pouvait m’en écarter.» Isabelle devient Evodie. «Un nouveau prénom par désir d’être une nouvelle personne et de commencer une nouvelle vie sans péché pour aller au ciel.» Elle l’ignore encore, mais le chemin qu’elle emprunte à ce moment-là mène en enfer, pas au paradis.

Du jour au lendemain, elle a donc tout plaqué: ses études d’infirmière, ses amis et connaissances, sa famille… Pendant dix-sept ans, elle se vouera corps et âme à cette congrégation intégriste, consacrant l’entier de son temps à la prière, au labeur et à l’évangélisation. «Comme on dort peu, on ne mange pas très bien et on travaille énormément, on n’a pas le loisir de s’interroger sur notre sort.» Son futur époux, elle le rencontre dans la communauté. «C’était un ancien toxicomane qui avait été envoyé chez nous par un psychiatre de l’hôpital de Genève. La secte jouait aussi un rôle social à l’époque.» Ils se fiancent, puis se marient avec l’assentiment de leur guide spirituel. Evodie tombe accidentellement enceinte. Reproches. «On aurait dû obtenir l’aval de Jean-Michel avant de mettre un bébé en route.» Sa fille ne sera pas bénie. Pour le second enfant, ils demandent la permission au gourou. Ce dernier se moque d’eux: «Pourquoi me demander, vous ne savez plus comment on fait?»

A l’instar des autres serviteurs dociles et apparemment heureux de la secte, cette épouse et mère obéit aveuglément et exécute sans états d’âme les différentes missions qu’on lui confie. A l’extérieur de la communauté d’abord (porte-à-porte pour vendre les écrits de Jean-Michel), puis à l’intérieur de celle-ci (tâches ménagères, prise en charge d’enfants – les siens et ceux des autres disciples – en bas âge, enseignement au niveau primaire). «Je gagnais 600 francs par mois.» Coupée du monde («On ne lisait pas les journaux, on n’écoutait pas la radio, on ne regardait pas la télévision.») et endoctrinée, elle ne possède plus le recul nécessaire pour voir combien elle est humiliée et exploitée. Quand son maître se rend au tribunal en Rolls-Royce, elle ne tique même pas. «C’était normal pour nous, puisqu’il était le prophète, le serviteur de Dieu!»

Prisonnière de cet univers où suspicion et délation étaient de règle, la jeune femme vit dans la peur. A peine fait-elle un petit écart que sa mauvaise conscience la rattrape. Elle arrive ainsi à supporter, pratiquement sans broncher, deux terribles épreuves: le dressage de sa cadette, battue et enfermée à cause d’un mal bénin, et le départ de son mari, banni pour avoir replongé dans la drogue et piqué dans la caisse. «La dissolution de la secte a été ma chance!» Elle jette Evodie aux orties et redevient Isabelle. A 35 ans, avec ses deux filles et sans formation, elle doit repartir à zéro. «J’avais également à rembourser d’importants emprunts que j’avais contractés à mon nom pour la communauté.» Son rêve, son idéal est brisé, son identité en miettes, tout est à reconstruire! Dénouer les liens sectaires et retourner à une existence normale exigent un effort surhumain. «Quand on sort d’une secte, on ressent un peu ce que vivent les immigrés… Sauf qu’on débarque d’une autre planète!» Après des années de dépendance, de privation de liberté de pensées et d’actions, l’ex-adepte se sent orpheline et très seule. Elle est à la fois révoltée et honteuse, perdue et anxieuse, amère et remplie de désillusions. «J’avais l’impression d’avoir vécu un énorme gâchis.» Elle nage en plein désarroi et galère ferme pour s’en sortir.

«On a quitté physiquement la secte, mais la doctrine continue de vivre en nous. Treize ans après, des phrases de Jean-Michel me trottent encore parfois dans la tête.» Beaucoup de temps, d’énergie et de courage lui seront nécessaires pour réussir sa réinsertion sociale, professionnelle, familiale et financière, pour surmonter son traumatisme. Aujourd’hui, Isabelle est remariée, travaille comme aide familiale et termine une formation en cours d’emploi à l’Institut des études sociales de Genève. Intitulé Les sectes… et après?, son travail de diplôme intéresse déjà un éditeur. «J’ai aussi réuni récemment un groupe de professionnels du social et de la santé dans le but d’aider à terme – d’ici six mois si tout va bien – les «sortants» des mouvements sectaires à redevenir acteurs de leur vie.» Comme elle!

Alain Portner
Adresses: Association suisse pour la défense de la famille et de l’individu (information sur les sectes, aide aux victimes), Lausanne et Genève, tél. 022 788 11 10. Centre intercantonal d’information sur les croyances et sur les activités des groupements à caractère spirituel, religieux ou ésotérique, Genève, tél. 022 735 47 50, www.cic-info.ch Sur Internet: www.prevensectes.com www.unadfi.org
Le cas Cravanzola
L’association «Jean-Michel et son équipe» voit le jour dans les années 1970. Cravanzola, le fondateur, accueille des brebis égarées dans des résidences vaudoises. Les Eglises se méfient. Pas les médecins ni les juges qui lui confient des toxicomanes. Cette communauté, financée par la vente des livres du prédicateur, comble une lacune du système social. Fin 1977, Jean-Michel promet réussite et richesse à ceux qui donneraient de l’argent. Les dons affluent. Une plainte est déposée. Condamné pour escroquerie à la charité, le gourou s’expatrie. La faillite est prononcée en 1980. Une SA reprend le flambeau et se spécialise dans les bijoux et l’électroménager. Avec ces recettes et des emprunts effectués par ses adeptes (ils ont été jusqu’à 300 disséminés en Europe et aux Etats-Unis), Cravanzola espère pouvoir financer son rêve: le parc d’attractions Bibleworld. La secte implose en 1992. Aujourd’hui, la SA fonctionne toujours avec les mêmes individus à sa tête. Et Jean-Michel? Il tient une maison d’hôte en Floride et possède un site web sur lequel il vend prédications et récit autobiographique.