Le sujet qui va nous occuper à ses charmes, mais aussi ses périls.
Le voile du mystère dont il est couvert fait son attrait. Le péril
auquel on s’expose en le traitant, c’est de se confier, sur ce terrain
qui fait partie du domaine sacré, à un guide non suffisamment
qualifié, l’imagination.
Pour éviter autant que possible cet écueil, nous demanderons à
la nature les inductions, à l’histoire les analogies qu’elles peuvent
nous fournir ; puis mettant ces données en rapport avec celles que
contient le livre des révélations, nous chercherons à éclairer ces
éléments divers par leur rapprochement mutuel. Puissé-je réussir
à tirer ce sujet intéressant de l’obscurité où il reste plongé pour un
si grand nombre d’esprits ! C’est un rôle secondaire, sans doute,
mais important encore, que celui que jouent, dans le grand drame
de l’oeuvre de Dieu sur la terre, ces êtres qui vont nous occuper.
Quatre points fixeront notre attention :

1. L’existence et la nature des anges.

2. Le mode et leur développement. 

3. Les relations qu’ils ont entre eux. 

4. Celles qu’ils soutiennent avec nous.

1 / Leur existence et leur nature.
L’existence des anges ne saurait être mise en doute par celui
qui adhère au contenu des enseignements bibliques. Pour celui qui
rejette ces révélations ou qui hésite à s’en approprier le contenu
sur tous les points, n’existerait-il aucune raison propre à lui faire
admettre la réalité d’un ordre d’êtres à certains égards supérieurs à
l’homme ?
Nous connaissons sur la terre trois ordres d’être vivants, la
plante, l’animal, l’homme. Si nous venions à reconnaître que ces
trois classes de créatures sont les premiers échelons d’un système
des êtres, dans lequel un quatrième et dernier degré, tout en manquant
de fait ici-bas, n’en est pas moins impérieusement réclamé
de droit par la pensée, ne résulterait-il pas de là avec une certaine
vraisemblance que cet ordre supérieur, indispensable à l’harmonie
de l’ensemble, existe réellement quelque part, dans un domaine de
la création inaccessible à nos organes actuels ? C’est précisément là
le fait que nous allons constater.

Observons le rapport de l’individu à l’espèce dans les trois
ordres d’êtres vivants que nous présente la nature, et nous verrons
si ce rapport ne nous conduit pas à supposer l’ordre supérieur dont
nous parlons.
Dans le monde végétal, ce qui existe proprement, c’est l’espèce,
l’espèce seule ; l’individu n’en est que la représentation ; rien au
delà, rien au-dessus. Placez une rose dans le milieu propre à son développement,
elle n’y sera pas autre chose que ce qu’aurait, été tout
autre rose placée dans les mêmes conditions. La langue applique
aux individus, dans le monde des plantes, le terme d’exemplaires.
C’est qu’ils sont à l’espèce, ce que les exemplaires d’une photographie
sont au cliché qu’ils reproduisent identiquement. Il n’y a
réellement qu’une rose, le genre rose, qui vit et renaît sans cesse dans
les apparitions passagères dans lesquelles nous le contemplons. La
plante est semblable à une hoirie indivise où chaque ayant-part
vit uniquement sur la masse et pour la masse. Dans le monde des
plantes, l’individu n’existe pas comme tel ; l’espèce seule est.
Chez l’animal, l’espèce est encore l’essentiel ; mais l’individu
est déjà quelque chose à côté et au-dessus d’elle. L’individualité
commence à poindre. Cependant l’animal est dominé par l’instinct.
Or, qu’est-ce que l’instinct, sinon le pouvoir de l’espèce dans
l’individu ? Soumis à cette loi irréfléchie et irrésistible, l’individu
est incapable de tirer une détermination de son propre fonds, de
prendre une résolution qui soit véritablement la sienne. De là l’absence
de responsabilité ; de là aussi le manque de progrès. Le lion d’aujourd’hui fait exactement ce qu’ont fait ses ancêtres, ce que
feront ses descendants les plus reculés. A moins que l’homme ne
lui tende la main par la dressure, l’animal tourne et retourne sans
cesse dans le cercle que lui trace l’instinct. L’individu vit, mais
comme un captif de l’espèce. Son geôlier lui permet bien de faire
quelques pas à sa fantaisie dans le préau de la prison, jamais d’en
franchir la muraille.
Le passage de l’animal à l’homme est marqué par un renversement
complet du rapport de l’individu à l’espèce. Celle-ci existe
encore chez l’homme, sans doute. Nous parlons, non sans raison,
d’une espèce humaine. Chaque homme doit l’existence à des parents ;
et c’est là le trait qui constitue l’espèce. Chez l’homme, aussi bien
que chez l’animal, l’espèce est le fond primordial, obscur, mystérieux,
sur lequel se détache chaque existence individuelle. Mais, et
voici en quoi consiste le renversement du rapport, la loi de l’instinct,
tout en exerçant sur l’homme sa puissance, ne le domine
point fatalement. L’instinct est son premier maître, mais nullement
son éternel tyran. L’homme peut lutter contre les appétits naturels ;
il peut même, à l’aide de la conscience et de la réflexion, surmonter
la sollicitation des désirs et les immoler sur l’autel de l’obligation
morale. Le captif peut forcer la porte du préau et sortir de sa prison.
Et, puisqu’il le peut, il le doit. L’individu ne devient vraiment
homme que dans la mesure où il exerce cette glorieuse prérogative.
S’il néglige d’en faire usage, il reste au niveau de l’animal et finit
même par le dépasser en brutalité. Il tombe pour son châtiment audessous de ces instincts naturels qu’il aurait dû dompter.

De cette faculté de s’affranchir résulte chez l’homme celle de progresser.
L’instinct, berceau et sauvegarde temporaire de l’individu, n’est
que le point de départ de son développement. Dès qu’il a rompu
cette barrière par un acte de volonté réfléchie, l’homme voit s’ouvrir
devant lui la carrière de tous les perfectionnements individuels
et sociaux.
L’espèce existe donc encore dans l’humanité ; mais l’individu
n’est pas absolument subjugué par son étreinte. La noble mission
de l’homme est d’arriver à être lui, en subordonnant librement les
instincts aveugles de sa nature à l’obligation morale. L’homme n’est
ni un exemplaire, ni uniquement un individu ; c’est une personne.
Du rapprochement de ces trois formes d’existence qu’offre à nos
yeux la nature terrestre, ressort avec évidence une loi qui paraît être
celle de la création : c’est la prépondérance croissante de l’individu
relativement à l’espèce. Au premier degré, l’individu n’est pas ; au
second, il est, mais à l’état d’esclave ; au troisième, il apparaît libre
et maître de ce qui constitue en lui la vie de l’espèce. N’existeraitil
point un quatrième état, un ordre d’êtres supérieur même au
troisième et complétant tout le système ?
Dans toute série mathématique, on peut, connaissant trois
termes, calculer avec certitude le quatrième. Les deux termes
moyens connus permettent de déduire du premier extrême connu
le second encore inconnu. L’animal et l’homme ne seraient-ils pas
dans le système de la vie ces deux termes moyens par lesquels la
pensée peut s’élever de l’idée de la plante, le premier extrême, à celle du second, encore inconnu, l’ange ?

Nous avons constaté ici-bas trois formes d’existence : l’espèce
sans l’individu, l’individu assujetti à l’espèce, l’espèce domptée
par l’individu ; il reste une quatrième forme possible, complément
et antipode de la première : l’individu sans l’espèce. Cette formule
un peu étrange indique, si l’on y pense bien, un mode d’existence
extrêmement simple et beaucoup moins compliqué que le nôtre :
un ordre d’êtres chez lequel, l’espèce n’existant pas, chaque individu
doit son existence, non à des parents semblables à lui, mais
immédiatement à la volonté créatrice. Ne serait-ce point là l’ange,
dont l’existence compléterait ainsi le système de la création ?
Le mode d’existence que nous venons de décrire est précisément
celui que l’Ecriture sainte attribue à ces êtres mystérieux
qu’elle désigne de ce nom. Tandis qu’en parlant de nous elle emploie
fréquemment l’expression de fils d’homme, elle appelle les
anges fils de Dieu, jamais fils d’ange. Pourquoi, sinon parce qu’ils
sont arrivés à l’existence par voie de création directe, non de procréation
? Dans la déclaration la plus explicite que nous trouvions
dans l’Ecriture sur la nature des anges, Jésus établit un rapprochement
remarquable entre les anges et les fidèles glorifiés :

Les enfants de ce siècle, dit-il, épousent des femmes, et les femmes
des maris ; mais ceux qui seront jugés dignes d’avoir part au siècle
à venir et à la résurrection des morts ne se marieront point et ne
seront point donnés en mariage ; car aussi ils ne pourront plus
mourir, vu qu’ils seront semblables aux anges et qu’ils seront fils de Dieu, étant fils de la résurrection. (.Luc.20.34-36).

Cette déclaration
renferme quatre données remarquables sur la nature des anges :
1. Ces êtres ont un corps, puisque le corps des ressuscités doit
être semblable au leur.
2. Ce corps ne doit point l’existence à un procédé de filiation,
mais à une création immédiate, puisque son origine est semblable
à celle du corps dont les fidèles seront revêtus par le
fait de leur résurrection. Aussi dans l’existence à venir les
fidèles glorifiés seront-ils, aussi bien que les anges, dignes
de porter le nom de fils de Dieu ; ils (les fidèles) seront fils de
Dieu, en tant que fils de la résurrection.
3. Les relations conjugales n’existeront pas plus chez les
hommes glorifiés qu’elles n’existent chez les anges.
4. Cet affranchissement des relations conjugales correspondra
dans ces deux ordres d’êtres à l’exemption de la mort.

Ce contenu si net de la déclaration du Seigneur concorde aussi
exactement que possible avec le résultat auquel nous a conduits
l’observation des êtres vivants que nous présente la nature.
Pour peu donc que nos inductions soient fondées et que Jésus
ait parlé en homme qui connaît le sujet sur lequel il se prononce
nous pouvons considérer la question de la réalité et de la nature des
anges comme résolue et les envisager comme des êtres qui doivent
chacun son existence à Dieu seul ; qui ont un corps d’une nature
supérieure à notre corps actuel ; chez lesquels, enfin, n’existent ni
la distinction des sexes, ni la déperdition de la vie qui aboutit à la mort. Nous pouvons maintenant faire un second pas dans note
étude et rechercher quel doit être le mode de développement de
ces êtres.

La suite, prochainement…….

Docteur en théologie du 19éme siécle Frédéric Godet.

 

 

 

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